À la déresponsabilisation qui résulte de cet état de fait s’ajoute un juridisme maladroit qui a déconnecté la sécurité sociale des réalités économiques. L’assurance vieillesse de 1930 fonctionnait, à quelques détails près, en capitalisation : les cotisations étaient épargnées et investies en vue de permettre de verser des pensions plusieurs décennies plus tard. Sous l’occupation, la situation des « vieux » étant critique, le gouvernement de Vichy instaura une allocation aux vieux travailleurs salariés (AVTS), dont les prestations furent immédiatement payées au moyen des cotisations à l’assurance vieillesse : la répartition (le « pay-as-you-go » des anglo-saxons) était inventée. Pierre Laroque, juriste et non économiste, transposa purement et simplement à l’assurance vieillesse ce mécanisme auquel les Américains associent le nom de Ponzi, un escroc de l’entre-deux guerres, précurseur de Bernard Madoff. Dès lors, le vers était dans le fruit : on attribuait les droits à pension, c’est-à-dire le droit de se faire entretenir dans l’avenir par les futurs actifs, au prorata des sommes versées pour les retraités actuels au titre de la reconnaissance qui leur est due par les actifs actuels, qu’ils ont antérieurement mis au monde, entretenus et formés. La règle économique de base selon laquelle un revenu futur ne peut être attendu que d’une dépense actuelle d’investissement, et en aucun cas de consommation, était bafouée dans les grandes largeurs, sans même que l’on en ait conscience. Les promesses irréalistes qui ont été faites aux cotisants, et sur lesquelles il a fallu revenir en 1993, 2003, 2010 et janvier 2014, en attendant la prochaine loi retraite, découlent directement de ce fourvoiement du code de la sécurité sociale depuis 1945.
Tel est notre héritage. Nous avons le choix : ou bien continuer à rafistoler notre État providence calamiteux dont les principes relèvent du musée des horreurs de l’économie comme de la gestion, ou bien travailler à sa refondation. Si le Renouveau démocratique veut assumer son nom, il doit apporter sa pierre – ou plus exactement ses pierres – sous forme de projets de plans de restauration de cet édifice aussi utile que mal conçu et mal organisé.
Jacques Bichot