Le diagnostic au scalpel du politologue américain Ezra Suleiman dans les Echos des 4 et 5 juillet dernier nous invite à aller plus loin par nous-mêmes. « Ce qui manque à la France ce n’est pas la connaissance des problèmes et des solutions, c’est le leadership pour passer à l’acte… Jacques Attali a raison de dénoncer en France les corporatismes et les rentiers. Mais ce qui me frappe c’est que, parmi ces groupes qui freinent les réformes, on ne mentionne jamais l’élite elle-même. Nous avons besoin d’élites qui ne sortent pas du même moule…Quand vous mélangez des gens de formation différentes et quand il y a frottement des idées, vous avez de meilleurs résultats… D’abord en France il y a Paris. Et Paris mène à beaucoup de consanguinité. Il faut cesser de penser que le corporatisme s’applique uniquement aux chauffeurs de taxi et aux notaires, la pratique est au cœur de la société et de sa classe dirigeante… En résumé, je considère que la France est championne du monde dans le gaspillage des talents. En privilégiant l’homogénéité, elle n’exploite pas tous les talents auxquels elle pourrait avoir accès. »
En bref, le principal problème de la France, c’est que ce que Mikhaïl Voslenski a désigné sous le terme de nomenklatura en URSS. Ce phénomène que pointe du doigt sans le nommer Ezra Suleiman permet en filigrane de mieux comprendre ce que l’on appelle le refus du changement et le conservatisme supposé de la société française. Les Français sont fatigués que les plus privilégiés d’entre eux leur parlent de sacrifices, de goût du risque, de réformes tous azimuts, sans se réformer eux-mêmes, sans évoquer le moindre sacrifice ou effort, qu’il s’agisse des ministres, des parlementaires et des grands corps de l’Etat. On devrait toucher à tout sauf à eux qui sont là pour faire bouger les autres et s’extraire en passant du mouvement, car on ne peut sans doute pas faire bouger et bouger soi-même. Cette duperie ne marche plus, si tant est qu’elle ait jamais marché.
Ce qu’on appelle le conservatisme des français est en réalité, pour une large part, une logique de gros bon sens que l’on peut formuler ainsi : « nous sommes prêts à des sacrifices et à des efforts, à condition qu’ils soient équitablement partagés, c’est-à-dire à condition que les plus privilégiés d’entre nous montrent l’exemple comme il se doit. Commencez par vous réformer vous-même ! Nous vous suivrons ! Nous ne voulons plus comme nos grands-pères et nos arrières-grands-pères, immortalisés par « Les Sentiers de la Gloire » être la chair à canon des planqués de l’arrière, qui en plus dénoncent la couardise des premières lignes ». Les Français ne marcheront de bon gré dans la voie des réformes que si l’on commence par une nouvelle Nuit du 4 août. Arrêtons de leur parler d’égalité en cultivant les inégalités les plus criantes, les moins acceptables. Abolissons les grands privilèges avant de s’en prendre aux petits, les grandes féodalités avant les petits fiefs. Pas de réforme consentie, pas de souffle pour le parti du mouvement sans équité dans la remise en cause des rentes de situation. Un bon sujet pour l’Inspection des Finances qui est en train de regarder à la loupe les rentes de situation des professions règlementées.