Au moment même où la gauche américaine, au nom de la lutte contre les inégalités, le « corporate welfare » et la subvention des riches par les pauvres menée par le « liberal » (c’est-à-dire progressiste au sens européen) Ralph Nader, rejoint les intellectuels conservateurs, pour en finir (sur le papier) avec le subventionnement massif des entreprises et des secteurs et avec les distorsions réglementaires et fiscales systématiques à la loi du marché, le Gouvernement Hollande / Valls choisit d’en remettre une couche dans la subvention aux entreprises et la spoliation des « travailleurs », avec la complicité d’un MEDEF pris en flagrant délit d’incohérence.
En effet, ce n’est qu’en vertu d’une fiction juridique que les cotisations sociales patronales ne font apparemment pas partie de la rémunération des salariés : cotisation sociale « salariale » ou « patronale » sont en fait deux éléments, de la rémunération du travail pour les salariés, du coût du travail pour les entreprises. Il faut être « gonflé » comme seul un Gouvernement de gauche semble l’être à l’égard des travailleurs, pour faire main basse sur une partie de la rémunération salariale fût-elle différée et mutualisée, qui est une cotisation dont l’objectif est le financement de la protection sociale du salarié dans toutes les difficultés de sa vie (maladie, vieillesse, éducation) et non une taxe modifiable ad nutum. Etrange retour de la corvée au 21 ème siècle. Il faut en outre que les syndicats (syndicalisme révolutionnaire ou d’inspiration social-chrétienne) soient sérieusement mithridatisés par des décennies de pratiques de réduction des « charges sociales » (encouragés d’ailleurs par des économistes de gauche dont on se demande s’ils savaient ou savent ce qu’ils faisaient ou font) pour accepter cette scandaleuse spoliation et aujourd’hui son aggravation. Elle présente au demeurant l’inconvénient économique de dissimuler le coût réel du travail et de différer le traitement réel et frontal du problème de la non-compétitivité par la négociation salariale globale entre partenaires sociaux adultes capables de se parler de manière responsable sans tutelle gouvernementale, dans un monde ouvert où le Tiers-Monde de jadis s’est heureusement décidé à revendiquer toute sa place au banquet de la nature, quitte à bousculer les premiers installés. Où sont la CFDT, et l’ancienne CFTC qui a largement présidé à l’organisation des premières assurances sociales en relation avec un patronat chrétien aussi progressiste que paternaliste ? Enfin, pourquoi la CGT et la CGT FO, qui sont les seules organisations syndicales à protester et à dénoncer ce « cadeau au patronat » ne s’opposent-elles pas plus fortement encore à ce véritable coup de force contre la rémunération gagnée par les « travailleurs » qu’est ce pacte de veulerie généralisée dont la « novlangue » fait un pacte de responsabilité et de solidarité au lieu de l’appeler par son vrai nom de pacte d’irresponsabilité partagée ?
Quant au « très libéral » MEDEF, il fait preuve d’un étrange sens de sa responsabilité et d’incohérence doctrinale flagrante en demandant d’un côté « toujours plus » d’aides et de subventions et en renforçant l’idée fausse selon laquelle les charges sociales seraient la propriété de l’Etat et non une partie de la rémunération du travail, contrepartie de la valeur ajoutée appartenant aux entreprises et à ses parties prenantes, et d’un autre côté « toujours moins » d’Etat en se plaignant des augmentations de la fiscalité induites par les déficits issus de ce jeu de dupes. Le MEDEF mène un bon combat lorsqu’il plaide pour la simplification des administrations et de l’action publique en général. Mais pas lorsqu’il réclame plus de subventions, appelées réduction de charges sociales pour se voiler la face, au lieu de revendiquer 1) la « feuille de paye vérité » qui ferait la vérité sur le coût du travail et inciterait les salariés à une gestion efficiente de la protection sociale, 2) l’élargissement du champ « de la loi des parties » qu’est le contrat, notamment dans la définition des salaires minimums. Sans une négociation sociale entre partenaires sociaux désinfantilisés, syndicats de salariés et de patrons continueront à s’entendre comme larrons en foire avec les pouvoirs publics pour gérer le statu quo et fuir leurs responsabilités au détriment de l’intérêt général et des générations montantes.
Pour aller plus loin, voir le site du Cato Institute, Book Forum du 27 juin « Unstoppable : the Emerging Left-Right Alliance to Dismantle the Corporate State » ; lire « La mort de L’Etat-Providence, vive les Assurances sociales » d’Arnaud Robinet et Jacques Bichot, Belles Lettres, 2013.